L'histoire de notre famille

26 août 2025
Naše rodinná historie
Balkanova a été fondée en 2008, ce qui, en soi, remonte déjà à assez longtemps. Nous perpétuons toutefois une tradition familiale qui remonte aux années 1930.
Au cœur des Rhodopes, dans le village de Petkovo, lieu de naissance de mon grand-père Georgi, première moitié du XXe siècle.

Des vallées montagneuses jusqu’au littoral

Au cours de cette période de l’entre-deux-guerres, mon grand-père et homonyme, Georgi Bečev, s’est lancé dans le commerce de produits laineux provenant des montagnes des Rhodopes, dans le sud de la Bulgarie, d’où il était lui-même originaire. Plusieurs fois par an, il se rendait avec des caravanes de marchands à la ville de Gjumjurdžina (en bulgare Гюмюрджина, en turc Gümülcine, aujourd’hui Komotini, en grec Κομοτηνή), située presque au bord de la mer Égée. C’est là qu’il vendait des couvertures en laine des Rhodopes, des jetés, des châles ou encore des tissus et des fils à des marchands locaux bulgares, grecs ou turcs. Les marchandises partaient ensuite vers les ports d’Europe et d’Orient. C’est ainsi que, pendant longtemps, les produits en laine des Rhodopes ont rejoint les étals des magasins d’Istanbul et d’autres grandes villes.

Gjumjurdžina dans les années 1930, avec en arrière-plan les principaux monuments de la ville : la tour de l’horloge et le minaret

La première boutique en pierre spécialisée dans la laine

Plus tard, mon grand-père a ouvert son propre magasin de produits en laine dans la ville de Kardzhali (bg. Кърджали), dans les contreforts des Rhodopes. C’est justement devant celui-ci qu’il pose sur cette photo tirée de notre album de famille. Kardzhali était à l’époque un carrefour important où convergeaient les principales routes venant des Rhodopes et de la Thrace. C’est pourquoi une grande partie de la production de cette célèbre région lainière y affluait, qu’il s’agisse de la production des ateliers de tissage familiaux ou des grandes manufactures.

Les catastrophes du XXe siècle

Cette idylle fut toutefois balayée par les événements dramatiques des années 40 : la Seconde Guerre mondiale et le coup d’État communiste sanglant qui s’ensuivit. Dans le cadre du règlement de comptes avec l’ancienne élite de l’Empire bulgare, les communistes ont non seulement assassiné des dizaines de milliers d’innocents et détruit des centaines de milliers de vies. Ils ont également anéanti l’entreprise privée et, par conséquent, le commerce de mon grand-père. Ce dernier a eu beaucoup de mal à accepter la nationalisation de son commerce et a sincèrement détesté les communistes jusqu’à sa mort. Une autre conséquence du coup d’État fut la fermeture hermétique des cols menant vers le sud, en direction de la mer, et l’érection du rideau de fer à la frontière bulgaro-grecque. Jusqu’alors, cette frontière était facilement franchissable, que cette partie des Balkans fût administrée par les Ottomans, puis plus tard par les Grecs et les Bulgares. Les Rhodopes ont perdu leurs débouchés traditionnels pour leurs produits et ont été contraintes de réorienter leur production vers d’autres marchés. Mon grand-père n’est plus jamais retourné à Gjumjurdžina. 

Les répercussions de l’époque ottomane dans le sud de la Bulgarie

Sa femme, ma grand-mère, se consacrait elle aussi à la laine. À Kardzhali, elle tenait un magasin semi-public vendant des couvertures, des jetés et des chalištats des Rhodopes. Il s’agissait également d’un centre de collecte de la laine, ce qui attirait les éleveurs de moutons venus de toute la région. On remettait la laine à ma grand-mère dans de grands sacs en jute. Elle la pesait sur une grande balance de table, puis en évaluait la qualité et la pureté. La connaissance du turc était indispensable, car une grande partie de la population des Rhodopes orientaux est composée de Turcs qui, autrefois, ne parlaient souvent pas le bulgare. Les discussions sur la qualité de la laine étaient souvent très animées, à l’image des négociations de prix dans un souk oriental. Ma grand-mère s’y prenait avec habileté, mais aussi avec un sens de la justice. Elle jouissait d’un grand respect parmi les Turcs de la région.

Les Balkans ou l’Orient ? 

 Dans les Rhodopes, je passais souvent tout l’été avec ma sœur. Dans l’ambiance du magasin de laine de ma grand-mère, je me sentais comme un poisson dans l’eau. Je me souviens qu’une fois par mois, un camion arrivait, duquel nous déchargions de nouvelles couvertures avant de le remplir de sacs de laine destinés à la fabrication. Le magasin de ma grand-mère m’a toujours semblé être l’endroit le plus important de la ville, le centre névralgique de sa vie. Seul le pazar voisin, le marché aux légumes, pouvait peut-être lui faire concurrence. Pour moi, le « Magazina » était le cœur battant de Kardzhali, où se rendaient non seulement ceux qui souhaitaient acheter et vendre de la laine à bon prix. Autour d’un café et au son du chant du muezzin, on y discutait de tous les problèmes imaginables de cette ville multiethnique. Je me souviens également de Beysim, l’assistant turc de ma grand-mère, qui portait un pantalon en laine noire appelé « poturi » et un béret. Ces deux éléments constituaient la marque distinctive des Turcs de Bulgarie.

Au fil du temps, la renommée de la boutique de ma grand-mère a commencé à s’étendre au-delà des frontières du pays. Les Turcs venaient en grand nombre d’Istanbul et de Bursa pour doter leurs filles d’une dot convenable. En raison des délais d’attente aux frontières, ils n’arrivaient généralement en ville que dans l’après-midi, à l’heure où l’on observe la sieste dans tout le sud de la Bulgarie. Chaque fois que des visiteurs l’appelaient de loin depuis le portail, derrière le mur de figuiers et de roses, ma grand-mère interrompait ce qu’elle faisait, se rendait avec eux dans la boutique pour leur proposer, sous une chaleur de quarante degrés, le meilleur de la lainerie des Rhodopes…

Enfance dans les Rhodopes   

Depuis Kardzhali, dans l’est des Rhodopes, nous nous rendions également toujours chez notre arrière-grand-mère, dans le centre des Rhodopes, où la chaleur des étés balkaniques était toujours un peu plus supportable. Le trajet s’effectuait à bord d’un bus grinçant, sur d’innombrables lacets bordés de magnifiques prairies, de forêts profondes, des « češmy » omniprésentes, c’est-à-dire des fontaines en pierre à l’eau rafraîchissante, et d’anciens ponts enjambant des ruisseaux scintillants, était en soi une véritable expérience. Elle se terminait dans un village regorgeant de hautes maisons en pierre aux étages en bois en saillie. À chaque fenêtre était suspendue une « čerga », une couverture en laine ou un « chalište ». C’est dans l’une de ces maisons que vivait Baba Dora, mon arrière-grand-mère, qui a vécu jusqu’à près de cent ans. Au rez-de-chaussée, elle disposait d’un petit atelier pour confectionner des chalište et, dans chaque tiroir imaginable de ses armoires encastrées sculptées, elle rangeait avec soin des couvertures et des jetés aux couleurs chatoyantes. Chez grand-mère Dora, ma sœur et moi étions réveillées chaque matin par le tintement des cloches des moutons et des vaches des troupeaux qui empruntaient le sentier longeant notre maison pour descendre dans la profonde vallée de l’Arda. Le soir, ils revenaient par le même chemin. 

La laine des Balkans en Europe   

Au fil des années, j’ai commencé à prendre conscience que la laine n’allait pas de soi en Bohême, contrairement aux Balkans. Les couvertures, les châles ou les kilims, que j’avais toujours considérés comme faisant naturellement partie de la vie, semblaient presque inexistants en Europe centrale. C’est ainsi que l’idée de faire découvrir le meilleur de l’artisanat de la laine de Rodop en Bohême a fini par mûrir en moi. Au printemps 2008, avec deux amis – Tomáš et Honza, qui ont été mes associés pendant plusieurs années et sont restés jusqu’à aujourd’hui des amis de cœur –, nous sommes partis pour notre premier voyage d’affaires dans les Rhodopes et la Stara Planina. Nos voyages à travers la Bulgarie ont été riches en anecdotes pittoresques. Mais l’essentiel est qu’ils ont jeté les bases de partenariats et d’amitiés durables qui perdurent encore aujourd’hui. Je connais personnellement tous les tisserands et fabricants de kilims qui produisent pour nous. Sans cela, d’ailleurs, le commerce avec les Balkans serait non seulement ennuyeux, mais souvent presque impossible. Balkanova le doit à des négociations ardues menées autour d’innombrables tasses de café. Et bien que Balkanova étende progressivement ses activités à travers les Balkans et l’Asie Mineure, vous pouvez être assurés qu’elle ne vous proposera toujours que des produits de première qualité, fabriqués à partir de matériaux naturels, dotés d’une histoire personnelle forte et d’une origine claire, selon des procédés éprouvés depuis des générations et des méthodes respectueuses de l’environnement. Des produits comportant une part importante, voire exclusive, de travail artisanal. Car la tradition familiale nous engage, et nous nous efforçons donc de ne pas lui faire honte, même aujourd’hui, au XXIe siècle.